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Topos Uranos

Résumé

Cette leçon construit le nombre ee comme la borne supérieure de la suite (1+1n)n\left( 1 + \frac{1}{n} \right)^n, issue des intérêts composés : elle démontre à l’aide de la formule du binôme que la suite est croissante et n’atteint pas la valeur 33, et elle encadre sa borne supérieure entre cette suite et la suite décroissante (1+1n)n+1\left( 1 + \frac{1}{n} \right)^{n + 1}. Elle démontre ensuite que ee est aussi la borne supérieure des sommes des inverses des factorielles, majore l’erreur de ces sommes, ce qui permet de calculer ee avec la précision souhaitée, et prouve que ee est irrationnel. Enfin, elle définit la fonction exponentielle, la relie à la capitalisation continue des intérêts et démontre l’inégalité ex≥1+xe^x \geq 1 + x, qui dit que la droite y=1+xy = 1 + x est située sous la courbe de l’exponentielle.

Objectifs d’apprentissage

  1. Démontrer que la suite (1+1n)n\left( 1 + \frac{1}{n} \right)^n est croissante et majorée, et définir le nombre ee comme sa borne supérieure.
  2. Calculer des valeurs approchées de ee au moyen de la somme des inverses des factorielles, avec une majoration rigoureuse de l’erreur, et démontrer que ee est irrationnel.
  3. Relier la fonction exponentielle aux intérêts composés et à leur capitalisation continue, et comparer l’effet de capitalisations plus ou moins fréquentes.
  4. Démontrer et appliquer l’inégalité ex≥1+xe^x \geq 1 + x, et l’interpréter comme la position de la droite y=1+xy = 1 + x par rapport à la courbe de y=exy = e^x.

La suite des intérêts composés

Un capital de 11 est placé pendant un an à un intérêt de cent pour cent par an. Si l’intérêt est versé une seule fois, à la fin de l’année, le capital double et vaut 22. S’il est versé deux fois, chaque semestre avec la moitié du taux, l’intérêt du premier semestre rapporte à son tour des intérêts au second : le capital est multiplié deux fois par 1+121 + \frac{1}{2} et vaut 94\frac{9}{4}. Avec quatre versements trimestriels il vaut (1+14)4=625256\left( 1 + \frac{1}{4} \right)^4 = \frac{625}{256}, un peu plus de 2,44, et avec douze versements mensuels, un peu plus de 2,61. En général, si l’année est divisée en nn périodes égales et qu’à chacune est versée la fraction 1n\frac{1}{n} du taux, le capital est multiplié nn fois par 1+1n1 + \frac{1}{n}, et à la fin de l’année il vaut

an=(1+1n)na_n = \left( 1 + \frac{1}{n} \right)^n

Quand nn augmente, on multiplie plus de fois, mais par un facteur plus proche de 11, et il n’est pas évident de savoir lequel des deux effets l’emporte : les puissances de 11 valent toutes 11, tandis que les puissances d’une base fixe strictement supérieure à 11 croissent sans borne. Cette section démontre que la suite est croissante, mais que ses termes n’atteignent pas la valeur 33 ; sa borne supérieure est le nombre ee. Les démonstrations s’appuient sur la formule du binôme de la leçon sur la combinatoire et la formule du binôme de Newton, sur l’inégalité de Bernoulli, (1+x)n≥1+nx(1 + x)^n \geq 1 + nx pour x≥−1x \geq -1, démontrée dans la leçon sur les axiomes de Peano, et sur la complétude des nombres réels, énoncée dans la leçon sur les ensembles de nombres.

La croissance de la suite

D’après la formule du binôme, ana_n est une somme de n+1n + 1 termes. Celui d’indice kk est (nk)1nk\binom{n}{k} \frac{1}{n^k}, et il s’écrit comme le produit de 1k!\frac{1}{k!} par k−1k - 1 facteurs strictement positifs et strictement inférieurs à 11 ; avec la convention selon laquelle un produit sans facteurs vaut 11, l’écriture vaut aussi pour k=0k = 0 et k=1k = 1 :

an=∑k=0n1k!∏j=1k−1(1−jn)=1+1+12!(1−1n)+13!(1−1n)(1−2n)+⋯a_n = \sum_{k=0}^{n} \frac{1}{k!} \prod_{j=1}^{k - 1} \left( 1 - \frac{j}{n} \right) = 1 + 1 + \frac{1}{2!} \left( 1 - \frac{1}{n} \right) + \frac{1}{3!} \left( 1 - \frac{1}{n} \right) \left( 1 - \frac{2}{n} \right) + \cdots

Dans cette écriture, nn n’apparaît que dans les facteurs 1−jn1 - \frac{j}{n}, qui augmentent avec nn, et dans le nombre de termes, qui augmente aussi. Les deux effets poussent dans le même sens ; c’est l’idée du théorème ci-dessous.

ThéorèmeCroissance de la suite

Pour tout entier naturel nn on a an<an+1a_n < a_{n + 1}, c’est-à-dire que la suite (1+1n)n\left( 1 + \frac{1}{n} \right)^n est strictement croissante.

On compare terme à terme les développements binomiaux de ana_n et de an+1a_{n + 1}. La figure représente, pour n=3n = 3, chaque terme comme un bloc d’une colonne qui commence en 22, car les deux premiers termes valent 11 dans tous les cas.

Démonstration

  1. (nk)1nk=n(n−1)⋯(n−k+1)k! nk=1k!⋅nn⋅n−1n⋯n−k+1n\binom{n}{k} \frac{1}{n^k} = \frac{\resaltar{n(n - 1) \cdots (n - k + 1)}}{k! \, n^k} = \resaltar{\frac{1}{k!} \cdot \frac{n}{n} \cdot \frac{n - 1}{n} \cdots \frac{n - k + 1}{n}}

    D’après la formule du binôme, avec x=1x = 1 et y=1ny = \frac{1}{n}, le terme d’indice kk de ana_n est (nk)1nk\binom{n}{k} \frac{1}{n^k}. Le coefficient binomial est un produit de kk facteurs divisé par k!k!, et chaque facteur est divisé par l’un des kk facteurs nn du dénominateur.

  2. an=∑k=0n1k!∏j=1k−1(1−jn)a_n = \dato{an}{\sum_{k=0}^{n} \frac{1}{k!} \prod_{j=1}^{k - 1} \left( 1 - \frac{j}{n} \right)}

    Le premier quotient vaut 11, et chacun des quotients qui viennent ensuite est n−jn=1−jn\frac{n - j}{n} = 1 - \frac{j}{n}, pour jj allant de 11 à k−1k - 1. En sommant les termes, nous obtenons l’écriture de ana_n.

  3. an+1=∑k=0n1k!∏j=1k−1(1−jn+1)+1(n+1)!∏j=1n(1−jn+1)a_{n + 1} = \sum_{k=0}^{n} \frac{1}{k!} \prod_{j=1}^{k - 1} \left( 1 - \frac{j}{n + 1} \right) + \resaltar{\frac{1}{(n + 1)!} \prod_{j=1}^{n} \left( 1 - \frac{j}{n + 1} \right)}

    La même écriture, avec n+1n + 1 à la place de nn, a un terme de plus, celui d’indice k=n+1k = n + 1, qui est strictement positif car tous ses facteurs le sont.

  4. 0<1−jn<1−jn+1\dato{f}{0 < 1 - \resaltar{\frac{j}{n}} < 1 - \resaltar{\frac{j}{n + 1}}}

    Pour 1≤j≤n−11 \leq j \leq n - 1, quand le dénominateur augmente, jn\frac{j}{n} diminue, et le facteur augmente ; de plus, tous les facteurs sont strictement positifs.

  5. 1k!∏j=1k−1(1−jn)<1k!∏j=1k−1(1−jn+1)\frac{1}{k!} \resaltar{\prod_{j=1}^{k - 1} \left( 1 - \frac{j}{n} \right)} < \frac{1}{k!} \resaltar{\prod_{j=1}^{k - 1} \left( 1 - \frac{j}{n + 1} \right)}

    Par la monotonie du produit de nombres strictement positifs, chaque terme de ana_n d’indice k≥2k \geq 2, s’il y en a, est strictement inférieur au terme de même indice de an+1a_{n + 1} ; ceux d’indices 00 et 11 valent 11 dans les deux sommes.

  6. a1=2<a2=94<a3=6427<a4=625256a_1 = 2 < a_2 = \frac{9}{4} < a_3 = \frac{64}{27} < a_4 = \frac{625}{256}

    En sommant, ana_n ne dépasse pas la somme des n+1n + 1 premiers termes de an+1a_{n + 1}, à laquelle il manque encore le terme strictement positif d’indice n+1n + 1. Par conséquent, an<an+1a_n < a_{n + 1}. Sur la figure, les termes de la suite montent.

Un majorant

La croissance ne suffit pas pour que la suite ait une borne supérieure : les entiers naturels aussi croissent. Il faut un majorant, et pour l’obtenir on compare ana_n avec la somme des inverses des factorielles,

sn=∑k=0n1k!=1+1+12+16+⋯+1n!s_n = \sum_{k=0}^{n} \frac{1}{k!} = 1 + 1 + \frac{1}{2} + \frac{1}{6} + \cdots + \frac{1}{n!}

qui résulte de la suppression, dans l’écriture de ana_n, de tous les facteurs 1−jn1 - \frac{j}{n}. Ces sommes ont un intérêt propre, et la section qui suit démontrera qu’elles s’approchent du même nombre que ana_n, et beaucoup plus vite. Le problème proposé 5 de la leçon sur la combinatoire demandait de démontrer que an<3a_n < 3 ; le second des lemmes ci-dessous contient cette majoration, avec l’inégalité intermédiaire an≤sna_n \leq s_n, qui servira plus loin. Le premier compare les factorielles avec les puissances de 22, et c’est ce qui permet de majorer sns_n par une suite géométrique.

LemmeFactorielles et puissances de deux

Pour tout entier naturel kk on a k!≥2k−1k! \geq 2^{k - 1}, avec égalité seulement si k=1k = 1 ou k=2k = 2.

On raisonne par récurrence sur kk, avec le principe de la leçon sur les axiomes de Peano : en passant de kk à k+1k + 1, la factorielle est multipliée par k+1k + 1, qui vaut au moins 22, tandis que la puissance ne fait que doubler. La figure compare, pour kk allant de 11 à 44, la factorielle et la puissance, sous la forme de deux colonnes.

Démonstration

  1. 1!=1=201! = 1 = 2^{0}

    Initialisation : pour k=1k = 1 les deux membres valent 11.

  2. k!≥2k−1\dato{h}{k! \geq 2^{k - 1}}

    Hypothèse de récurrence : supposons que l’inégalité soit vraie pour un entier naturel kk.

  3. (k+1)!=(k+1)⋅k!≥2⋅2k−1=2k(k + 1)! = \resaltar{(k + 1)} \cdot k! \geq \resaltar{2} \cdot 2^{k - 1} = 2^{k}

    La factorielle de k+1k + 1 est celle de kk multipliée par k+1k + 1, qui vaut au moins 22 ; comme tous les facteurs sont strictement positifs, l’hypothèse de récurrence donne l’inégalité pour k+1k + 1.

  4. k!≥2k−1,3!=6>4=22k! \geq 2^{k - 1}, \qquad 3! = 6 > 4 = 2^2

    D’après le principe de récurrence, l’inégalité est vraie pour tout entier naturel kk. Si k≥2k \geq 2, le facteur k+1k + 1 vaut au moins 33, et l’inégalité pour k+1k + 1 est stricte : l’égalité a lieu en k=1k = 1 et en k=2k = 2, et seulement en eux.

LemmeMajoration de la suite

Pour tout entier naturel nn on a an≤sn<3a_n \leq s_n < 3 ; la première inégalité est stricte pour n≥2n \geq 2.

On majore chaque terme du développement de ana_n par le terme correspondant de sns_n, et chaque terme de sns_n par un terme d’une suite géométrique de raison 12\frac{1}{2}. La figure compare, pour n=4n = 4, les trois colonnes sur la base commune 22.

Démonstration

  1. 1k!∏j=1k−1(1−jn)≤1k!⋅1\frac{1}{k!} \resaltar{\prod_{j=1}^{k - 1} \left( 1 - \frac{j}{n} \right)} \leq \frac{1}{k!} \cdot \resaltar{1}

    Chaque facteur 1−jn1 - \frac{j}{n} est compris entre 00 et 11 ; par conséquent, leur produit ne dépasse pas 11, et chaque terme de ana_n ne dépasse pas le terme 1k!\frac{1}{k!} de sns_n.

  2. an≤sn\dato{as}{a_n \leq s_n}

    En sommant pour kk allant de 00 à nn, nous obtenons la première inégalité. Si n≥2n \geq 2, le terme d’indice 22 a le facteur 1−1n<11 - \frac{1}{n} < 1, et l’inégalité est stricte.

  3. 1k!≤12k−1,k≥1\dato{f}{\frac{1}{k!} \leq \frac{1}{2^{k - 1}}}, \quad k \geq 1

    D’après le lemme ci-dessus, k!≥2k−1k! \geq 2^{k - 1} pour tout entier naturel kk ; quand nous passons aux inverses de deux nombres strictement positifs, l’inégalité change de sens.

  4. sn=1+∑k=1n1k!≤1+∑k=1n12k−1s_n = 1 + \resaltar{\sum_{k=1}^{n} \frac{1}{k!}} \leq 1 + \resaltar{\sum_{k=1}^{n} \frac{1}{2^{k - 1}}}

    Nous isolons le terme d’indice 00 et nous majorons les autres.

  5. 1+∑k=1n12k−1=1+2(1−12n)=3−12n−1<31 + \resaltar{\sum_{k=1}^{n} \frac{1}{2^{k - 1}}} = 1 + \resaltar{2 \left( 1 - \frac{1}{2^n} \right)} = 3 - \frac{1}{2^{n - 1}} < 3

    L’expression mise en évidence est la somme de nn termes d’une suite géométrique de premier terme 11 et de raison 12\frac{1}{2}, calculée dans la leçon sur les sommes et les suites arithmétiques et géométriques.

  6. an≤sn≤3−12n−1<3a_n \leq s_n \leq 3 - \frac{1}{2^{n - 1}} < 3

    En enchaînant les deux inégalités, nous obtenons le lemme. Sur la figure, avec n=4n = 4, la colonne géométrique s’arrête à 18\frac{1}{8} de 33, et les deux autres restent en dessous d’elle.

Une suite décroissante qui l’accompagne

Si l’on élève la base 1+1n1 + \frac{1}{n} à un exposant augmenté de un, on obtient une seconde suite, dont les termes sont strictement supérieurs à ceux de la première, car ils sont multipliés par un facteur strictement supérieur à 11 :

bn=(1+1n)n+1=an(1+1n)>anb_n = \left( 1 + \frac{1}{n} \right)^{n + 1} = a_n \left( 1 + \frac{1}{n} \right) > a_n

Ses premiers termes sont b1=4b_1 = 4, b2=278b_2 = \frac{27}{8} et b3=25681b_3 = \frac{256}{81} : ils descendent. Le théorème ci-dessous le démontre en général ; l’idée est d’étudier le quotient de deux termes consécutifs, et l’outil, l’inégalité de Bernoulli.

ThéorèmeDécroissance de la suite associée

Pour tout entier naturel nn on a bn>bn+1b_n > b_{n + 1}, c’est-à-dire que la suite (1+1n)n+1\left( 1 + \frac{1}{n} \right)^{n + 1} est strictement décroissante.

Il suffit de prouver que le quotient bnbn+1\frac{b_n}{b_{n + 1}} est strictement supérieur à 11, car les termes sont strictement positifs. La figure montre les premiers termes des deux suites.

Démonstration

  1. bnbn+1=(n+1n)n+1(n+2n+1)n+2=((n+1)2n(n+2))n+1⋅n+1n+2\frac{b_n}{b_{n + 1}} = \frac{\left( \frac{n + 1}{n} \right)^{n + 1}}{\left( \frac{n + 2}{n + 1} \right)^{n + 2}} = \dato{c}{\left( \frac{(n + 1)^2}{n(n + 2)} \right)^{n + 1} \cdot \frac{n + 1}{n + 2}}

    Nous écrivons chaque base comme un quotient, nous isolons un facteur n+1n+2\frac{n + 1}{n + 2} de la puissance du dénominateur et nous réunissons les deux puissances d’exposant n+1n + 1 en une seule.

  2. (n+1)2n(n+2)=n(n+2)+1n(n+2)=1+1n(n+2)\frac{\resaltar{(n + 1)^2}}{n(n + 2)} = \frac{\resaltar{n(n + 2) + 1}}{n(n + 2)} = \dato{q}{1 + \frac{1}{n(n + 2)}}

    Le numérateur de la base dépasse le dénominateur de 11, car (n+1)2=n2+2n+1=n(n+2)+1(n + 1)^2 = n^2 + 2n + 1 = n(n + 2) + 1.

  3. (1+1n(n+2))n+1≥1+n+1n(n+2)\dato{B}{\left( 1 + \frac{1}{n(n + 2)} \right)^{n + 1} \geq 1 + \frac{n + 1}{n(n + 2)}}

    D’après l’inégalité de Bernoulli, avec x=1n(n+2)x = \frac{1}{n(n + 2)} et l’exposant n+1n + 1, la puissance de cette base vaut au moins 1+(n+1)x1 + (n + 1)x.

  4. bnbn+1≥(1+n+1n(n+2))n+1n+2=(n2+3n+1)(n+1)n(n+2)2\frac{b_n}{b_{n + 1}} \geq \resaltar{\left( 1 + \frac{n + 1}{n(n + 2)} \right)} \frac{n + 1}{n + 2} = \resaltar{\frac{(n^2 + 3n + 1)(n + 1)}{n(n + 2)^2}}

    Nous substituons dans le quotient et nous réduisons au même dénominateur ; la somme n(n+2)+(n+1)n(n + 2) + (n + 1) vaut n2+3n+1n^2 + 3n + 1.

  5. (n2+3n+1)(n+1)n(n+2)2=n3+4n2+4n+1n3+4n2+4n>1\frac{\resaltar{(n^2 + 3n + 1)(n + 1)}}{\resaltar{n(n + 2)^2}} = \frac{\resaltar{n^3 + 4n^2 + 4n + 1}}{\resaltar{n^3 + 4n^2 + 4n}} > 1

    Nous développons le numérateur et le dénominateur : le numérateur dépasse le dénominateur de 11.

  6. b1=4>b2=278>b3=25681>b4=31251024b_1 = 4 > b_2 = \frac{27}{8} > b_3 = \frac{256}{81} > b_4 = \frac{3125}{1024}

    Par conséquent, bn>bn+1b_n > b_{n + 1}. Sur la figure, les termes bnb_n descendent tandis que les termes ana_n montent, et chaque bnb_n reste au-dessus de chaque ana_n.

Le nombre e

Les deux suites se rapprochent l’une de l’autre, mais ne se croisent pas : tout terme de la première est strictement inférieur à tout terme de la seconde, même si leurs indices sont différents.

LemmeLes deux suites ne se croisent pas

Pour tous entiers naturels nn et mm on a an<bma_n < b_m.

On passe par le plus grand des deux indices : la première suite croît, la seconde décroît, et à chaque indice la seconde est au-dessus de la première. La figure suit le cas n=2n = 2 et m=5m = 5.

Démonstration

  1. bp=ap(1+1p)>ap\dato{p}{b_p = a_p \left( 1 + \frac{1}{p} \right) > a_p}

    À un même indice pp, le terme bpb_p est apa_p multiplié par 1+1p1 + \frac{1}{p}, qui est strictement supérieur à 11, et apa_p est strictement positif.

  2. n≤p→an≤ap\dato{a}{n \leq p \rightarrow a_n \leq a_p}

    Soit pp le plus grand des entiers naturels nn et mm. Comme n≤pn \leq p et que la suite ana_n est croissante, son terme d’indice nn ne dépasse pas celui d’indice pp.

  3. m≤p→bp≤bm\dato{b}{m \leq p \rightarrow b_p \leq b_m}

    Comme m≤pm \leq p et que la suite bnb_n est décroissante, son terme d’indice pp ne dépasse pas celui d’indice mm.

  4. an≤ap<bp≤bma_n \leq a_p < b_p \leq b_m

    En enchaînant les trois inégalités, celle du milieu stricte, nous obtenons le lemme. Sur la figure, avec n=2n = 2 et m=5m = 5, le plus grand indice est p=5p = 5.

Il s’ensuit que l’ensemble des termes ana_n est non vide et majoré, par 33 ou par n’importe quel bmb_m. Par la complétude des nombres réels, il a une borne supérieure, que l’on désigne par la lettre ee.

Définition. Le nombre ee est la borne supérieure de l’ensemble des termes de la suite (1+1n)n\left( 1 + \frac{1}{n} \right)^n, pour nn entier naturel.
ThéorèmeLe nombre e entre les deux suites

Pour tout entier naturel nn on a an<e<bna_n < e < b_n.

On utilise la définition de la borne supérieure comme le plus petit des majorants et la monotonie des deux suites. La figure montre les deux suites, qui s’approchent de ee par des côtés opposés.

Démonstration

  1. an<bm,n,m∈N\dato{ab}{a_n < b_m}, \quad n, m \in \mathbb{N}

    D’après le lemme ci-dessus, tout terme de la première suite est strictement inférieur à tout terme de la seconde.

  2. (∀m∈N)(e≤bm)\dato{eb}{(\forall m \in \mathbb{N})(e \leq b_m)}

    Chaque bmb_m est donc un majorant de l’ensemble des ana_n, et la borne supérieure, qui est le plus petit des majorants, n’en dépasse aucun.

  3. an<an+1≤e\dato{ae}{a_n < \resaltar{a_{n + 1}} \leq \resaltar{e}}

    Comme ee est un majorant et que la suite ana_n est strictement croissante, chaque terme est strictement inférieur au terme qui vient après lui, lequel ne dépasse pas ee.

  4. e≤bn+1<bn\dato{be}{e \leq \resaltar{b_{n + 1}} < \resaltar{b_n}}

    De même, comme la suite bnb_n est strictement décroissante, ee ne dépasse pas le terme qui vient après, lequel est strictement inférieur à bnb_n.

  5. an<e<bna_n < e < b_n

    En enchaînant les deux inégalités, nous obtenons le théorème : ee est le seul nombre qui reste entre tous les ana_n et tous les bnb_n.

  6. a74<e<b17a_{74} < e < b_{17}

    À l’aide d’une calculatrice, nous obtenons que a74a_{74} dépasse 2,7 et que b17b_{17} est strictement inférieur à 2,8 ; par conséquent, ee est compris entre 2,7 et 2,8. L’encadrement est lent : la distance entre les deux suites est bn−an=annb_n - a_n = \frac{a_n}{n}, qui diminue comme l’inverse de nn.

Le nombre ee vaut environ 2,718281828. Jakob Bernoulli l’a trouvé en 1683 en étudiant les intérêts composés, et Leonhard Euler, qui a découvert une bonne partie de ses propriétés, l’a désigné par la lettre ee. Avec π\pi, c’est l’une des deux constantes fondamentales de l’analyse.